Convictions de C. Latona

2-jan-03 18:42

Cécile LATONA
Avril 2000 - Pour PRELUD'ES 8, bulletin de liaison de l'Association d'Aide à la Reconnaissance des Enfants Intellectuellement Précoces

Je m'appelle Cécile, j'ai 32 ans.

J'ai découvert mes facilités intellectuelles il n'y a que quelques mois seulement. Enfin ! Un nom à mettre sur mon mal de vivre. "Avoir tout pour être heureuse", se sentir intellectuellement capable de relever bien des défis et ressentir ce décalage, cette solitude si profonde, douloureuse.

Si douloureusement inexplicable !

J'ai plutôt bien réussi mes études. Un Bac + 4 (droit des affaires) mais sans brio ni conviction. Ma réussite matérielle a fait illusion quelques années. Mais j'ai toujours ressenti une différence, un mur entre les gens et moi.

Cependant, je tentais de rester dans le moule. La trentaine approchant, j'ai décidé de partir aux USA, abandonnant une activité lucrative mais ennuyeuse. Incrédulité dans mon entourage, de la fierté pour les uns mais aussi un certain agacement chez les autres ! Mes particularités intriguaient mais maintenant elles gênaient car elles remettaient les choses établies en cause.

Haro sur la perturbatrice !

A BOSTON, j'ai commencé à m'épanouir... Evidemment c'était un challenge intéressant car je ne parlais pas l'anglais !  Mais je me suis rapidement adaptée et j'ai acquis un bon niveau. J'ai réalisé là-bas que je pouvais repousser mes limites  mais sans comprendre que j'avais des facilités plus importantes que la moyenne. Relationnellement, j'ai aussi beaucoup évolué. Les Américains vous jugent sur pièce. Peu importe votre passé, si vous avez du potentiel vous trouvez votre place et votre différence devient votre atout !

Et puis étant étrangère, j'étais par définition déjà différente !!

Après un an, il a fallut rentrer en France et là, les mêmes problèmes ont recommencé. Mais pourquoi être si bien aux Etats-Unis et si mal chez moi ?

Finalement, par le biais d'une analyse j'ai découvert l'origine de mon mal. J'écris bien " mal " car pour moi ce don, qui rassure dans un premier temps, est une sorte de malédiction car il nous coupe de la normalité !! Il nous éloigne des gens. Entre ceux que je dérange car je leur renvoie leurs propres limites, ceux qui ne comprennent pas qu'être plus intelligent isole et ceux qui vous trouvent trop compliquée ou exigeante !  Aujourd'hui, j'essaie d'en parler mais les gens le prennent mal, même les proches... On évite le sujet. On est intelligent donc on peut s'adapter !!

Mais s'il suffisait d'être intelligent pour être heureux, je l'aurais déjà compris !!

Mon esprit galope, s'emballe et je suis désemparée de laisser les gens derrière moi.

Ma force devient alors ma faiblesse, ma défense. J'intellectualise tous les domaines de ma vie.

La spirale est sans fin. Le malstrom de l'intellectualisation m'aspire inexorablement.

Pourquoi cette difficulté à admettre que ce trésor cause des blessures profondes et pourquoi cette volonté de séparer l'intellect de l'affectif ? L'indifférence devant notre détresse est pernicieuse. "Votre problème n'est pas le fait de votre intellect élevé. Vous avez des problèmes relationnels donc pour pallier cette faiblesse vous intellectualisez les choses "

Ces assertions m'ont complètement révoltées ! De grâce, la vie n'est pas qu'une équation mathématique à résoudre. Ne nous assénez pas des "je pense donc je suis" C'est un leurre que de penser que l'intelligence est un gage d'équilibre affectif. Que nos facultés d'adaptation nous protègent du regard réprobateur de l'autre.

Pourquoi ignorer notre hypersensibilité et notre lucidité aveuglante ? Comment ne peut-on pas comprendre que notre affectivité se fracasse contre les règles de la normalité ! Le revers de la médaille pour la personne douée c'est une sensibilité à fleur de peau... Inverser ce schéma est très difficile.

Nous avons besoin de reconnaissance. La différence est toujours niée car elle remet en cause. J'ai souvent envie de hurler l'injustice que nous fait subir la dictature du grand nombre. Mais le poids des conventions et des idées reçues me clouent sur place. Ne suis-je pas une prétentieuse ? Ne va-t-on pas me blesser encore plus ?

Alors, je puise dans mon sens de l'adaptation (bien rodé depuis l'enfance) et je joue le jeu de la vie. Là d'ailleurs naît le hiatus pour les personnes douées : la dissimulation, le simulacre devrais-je dire. Le décalage s'agrandit, les incompréhensions et la fausse image sur lesquelles on se construit nous rongent petit à petit…

Heureusement mes parents sont unis autour de moi et même s'ils n'avaient pas idée de mes particularités ils m'ont donné l'amour nécessaire pour surmonter cette épreuve et la force d'affronter la vie. Et c'est le cri que je veux lancer à travers ce témoignage aux parents et éducateurs de tout genre : Agissez, n'ayez pas peur du qu'en dira-t-on ! Ne pensez pas qu'au saut de classe ! A la nourriture intellectuelle ! Dites à votre enfant qu'il est différent ! Ni meilleur, ni pire, juste différent et qu'une personne est un tout fait de sentiments et de raison. Quelquefois je sens un excès de fierté de la part des parents et je m'inquiète pour le petit gamin... Bien sûr c'est rassurant d'avoir un enfant surdoué mais la logistique du don n'est pas fondamentale. Renvoyer une image juste à un enfant est un facteur beaucoup plus équilibrant que de lui faire sauter une classe. Il reste surdoué en dehors du système scolaire. Attention. C'est là qu'il faut être vigilant ! Dans le premier domaine, les dégâts ne sont pas irréparables. D'ailleurs j'ai repris mes études en octobre. Je prépare un D.E.S.S en Droit des affaires internationales (5e année) et un diplôme de juriste conseil d'entreprise. Mais le système éducatif ne me convient pas plus aujourd'hui qu'hier. La jubilation intellectuelle je l'ai apprise seule. En fait, je n'ai jamais appris à travailler mon potentiel donc je retombe dans la facilité et l'ennui dès que je rentre dans un système institutionnel. Seule mon horreur viscérale de l'échec m'évite les pièges de cette dérive.

Donnez aux enfants, l'écoute qu'ils méritent. Un vrai, un authentique miroir grâce auquel ils pourront devenir des adultes équilibrés qui auront la force de composer avec leurs différences.

C'est un challenge formidable !

Le but de mon témoignage est de sensibiliser les gens sur les deux aspects du surdouement. Privilégier l'un au détriment de l'autre est à mon sens une grave erreur. Partageons-nous les tâches et travaillons de concert. Le plus beau reste à venir...

Quelle raison peut pousser un jeune garçon à abréger sa vie ?

Pensez-vous que l'intelligence puisse être le motif qui ait conduit Antoine au suicide ?

Cécile LATONA

" A Antoine, que je ne connaissais pas
mais qui me donne le courage d'affirmer haut et fort mes convictions "

 

 © C. LATONA / a.a.r.e.i.p. avril 2000