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Cécile LATONA
Avril 2000 - Pour PRELUD'ES 8, bulletin de liaison de l'Association d'Aide
à la Reconnaissance des Enfants Intellectuellement Précoces
Je m'appelle Cécile, j'ai 32 ans.
J'ai découvert mes facilités intellectuelles il n'y a que
quelques mois seulement. Enfin ! Un nom à mettre sur mon mal de
vivre. "Avoir tout pour être heureuse", se sentir intellectuellement
capable de relever bien des défis et ressentir ce décalage,
cette solitude si profonde, douloureuse.
Si douloureusement inexplicable !
J'ai plutôt bien réussi mes études. Un Bac + 4 (droit
des affaires) mais sans brio ni conviction. Ma réussite matérielle
a fait illusion quelques années. Mais j'ai toujours ressenti une
différence, un mur entre les gens et moi.
Cependant, je tentais de rester dans le moule. La trentaine approchant,
j'ai décidé de partir aux USA, abandonnant une activité
lucrative mais ennuyeuse. Incrédulité dans mon entourage,
de la fierté pour les uns mais aussi un certain agacement chez
les autres ! Mes particularités intriguaient mais maintenant elles
gênaient car elles remettaient les choses établies en cause.
Haro sur la perturbatrice !
A BOSTON, j'ai commencé à m'épanouir... Evidemment
c'était un challenge intéressant car je ne parlais pas l'anglais
! Mais je me suis rapidement adaptée et j'ai acquis un bon
niveau. J'ai réalisé là-bas que je pouvais repousser
mes limites mais sans comprendre que j'avais des facilités
plus importantes que la moyenne. Relationnellement, j'ai aussi beaucoup
évolué. Les Américains vous jugent sur pièce.
Peu importe votre passé, si vous avez du potentiel vous trouvez
votre place et votre différence devient votre atout !
Et puis étant étrangère, j'étais par définition
déjà différente !!
Après un an, il a fallut rentrer en France et là, les mêmes
problèmes ont recommencé. Mais pourquoi être si bien
aux Etats-Unis et si mal chez moi ?
Finalement, par le biais d'une analyse j'ai découvert l'origine
de mon mal. J'écris bien " mal "
car pour moi ce don, qui rassure dans un premier temps, est
une sorte de malédiction car il nous coupe de la normalité
!! Il nous éloigne des gens. Entre ceux que je dérange car
je leur renvoie leurs propres limites, ceux qui ne comprennent pas qu'être
plus intelligent isole et ceux qui vous trouvent trop compliquée
ou exigeante ! Aujourd'hui, j'essaie d'en parler mais les gens le
prennent mal, même les proches... On évite le sujet. On est
intelligent donc on peut s'adapter !!
Mais s'il suffisait d'être intelligent pour être heureux,
je l'aurais déjà compris !!
Mon esprit galope, s'emballe et je suis désemparée de laisser
les gens derrière moi.
Ma force devient alors ma faiblesse, ma défense. J'intellectualise
tous les domaines de ma vie.
La spirale est sans fin. Le malstrom de l'intellectualisation m'aspire
inexorablement.
Pourquoi cette difficulté à admettre que ce trésor
cause des blessures profondes et pourquoi cette volonté de séparer
l'intellect de l'affectif ? L'indifférence devant notre détresse
est pernicieuse. "Votre problème n'est pas le fait de votre
intellect élevé. Vous avez des problèmes relationnels
donc pour pallier cette faiblesse vous intellectualisez les choses "
Ces assertions m'ont complètement révoltées ! De
grâce, la vie n'est pas qu'une équation mathématique
à résoudre. Ne nous assénez pas des "je pense
donc je suis" C'est un leurre que de penser que l'intelligence est
un gage d'équilibre affectif. Que nos facultés d'adaptation
nous protègent du regard réprobateur de l'autre.
Pourquoi ignorer notre hypersensibilité et notre lucidité
aveuglante ? Comment ne peut-on pas comprendre que notre affectivité
se fracasse contre les règles de la normalité
! Le revers de la médaille pour la personne douée c'est
une sensibilité à fleur de peau... Inverser ce schéma
est très difficile.
Nous avons besoin de reconnaissance. La différence est
toujours niée car elle remet en cause. J'ai souvent envie de hurler
l'injustice que nous fait subir la dictature du grand nombre. Mais le
poids des conventions et des idées reçues me clouent sur
place. Ne suis-je pas une prétentieuse ? Ne va-t-on pas me blesser
encore plus ?
Alors, je puise dans mon sens de l'adaptation (bien rodé depuis
l'enfance) et je joue le jeu de la vie. Là d'ailleurs naît
le hiatus pour les personnes douées : la dissimulation, le simulacre
devrais-je dire. Le décalage s'agrandit, les incompréhensions
et la fausse image sur lesquelles on se construit nous rongent petit à
petit…
Heureusement mes parents sont unis autour de moi et même s'ils
n'avaient pas idée de mes particularités ils m'ont donné
l'amour nécessaire pour surmonter cette épreuve et la force
d'affronter la vie. Et c'est le cri que je veux lancer à travers
ce témoignage aux parents et éducateurs de tout genre :
Agissez, n'ayez pas peur du qu'en dira-t-on ! Ne pensez pas qu'au
saut de classe ! A la nourriture intellectuelle ! Dites à votre
enfant qu'il est différent ! Ni meilleur, ni pire, juste différent
et qu'une personne est un tout fait de sentiments et de raison. Quelquefois
je sens un excès de fierté de la part des parents et je
m'inquiète pour le petit gamin... Bien sûr c'est rassurant
d'avoir un enfant surdoué mais la logistique du don n'est pas fondamentale.
Renvoyer une image juste à un enfant est un facteur beaucoup plus
équilibrant que de lui faire sauter une classe. Il reste surdoué
en dehors du système scolaire. Attention. C'est là qu'il
faut être vigilant ! Dans le premier domaine, les dégâts
ne sont pas irréparables. D'ailleurs j'ai repris mes études
en octobre. Je prépare un D.E.S.S en Droit des affaires internationales
(5e année) et un diplôme de juriste conseil d'entreprise.
Mais le système éducatif ne me convient pas plus aujourd'hui
qu'hier. La jubilation intellectuelle je l'ai apprise seule. En fait,
je n'ai jamais appris à travailler mon potentiel donc je retombe
dans la facilité et l'ennui dès que je rentre dans un système
institutionnel. Seule mon horreur viscérale de l'échec m'évite
les pièges de cette dérive.
Donnez aux enfants, l'écoute qu'ils méritent. Un vrai,
un authentique miroir grâce auquel ils pourront devenir des adultes
équilibrés qui auront la force de composer avec leurs différences.
C'est un challenge formidable !
Le but de mon témoignage est de sensibiliser les gens sur les
deux aspects du surdouement. Privilégier l'un au détriment
de l'autre est à mon sens une grave erreur. Partageons-nous les
tâches et travaillons de concert. Le plus beau reste à venir...
Quelle raison peut pousser un jeune garçon à abréger
sa vie ?
Pensez-vous que l'intelligence puisse être le motif qui ait conduit
Antoine au suicide ?
Cécile LATONA
" A Antoine, que je ne connaissais pas
mais qui me donne le courage d'affirmer haut et fort mes convictions "
© C. LATONA / a.a.r.e.i.p. avril 2000
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