Papi Précoce

2-jan-03 18:42

 J'ai 71 ans et il m'est difficile de prétendre que je suis un enfant précoce. Mais je l'ai été, dans les années 30, et, alors, personne n'en parlait, bien sûr. J'ai vécu, et je vis encore, de l'intérieur, cette condition curieuse et dérangeante pour tout le monde du type "anormalement" intelligent. Vous me direz qu'il y a bien de l'outrecuidance à se présenter comme tel. Mais outre que je peux le prouver en présentant mes états de service (en l'occurrence mes parcours scolaire et professionnel) et mon score de plus de 135 à 140 aux tests d'équivalent-QI, passés à Marseilles en 1970 (en vue de faire partie de Mensa-France), je réponds que j'ai passé l'âge des faux-semblants, des minauderies et de la fausse modestie. De plus, il est stupide de s'enorgueillir d'être plus intelligent que la plupart des autres, car il s'agit d'un pur accident génétique. Le sujet n'y est pour rien. C'est exactement comme si, par chance, j'avais gagné le gros lot de la Loterie Nationale.

Ceci est d'ailleurs la première chose à faire entrer dans la tête de tout enfant précoce, de façon à ce qu'il ne prenne pas la "grosse tête". Et, en plus, il faut bien voir que cette intelligence hors du commun est à la fois une bénédiction (pour le développement individuel) et une malédiction (pour les rapports sociaux).

Maintenant, je suis à l'âge des bilans, et le mien est quasiment fait. Mon seul but, dans cette rubrique, sera de rendre service aux parents et aux enfants concernés, en essayant de décrire ce que l'on ressent quand on est un enfant précoce et/ou qu'on en présente toutes les caractéristiques. Mon jugement, tempéré par l'expérience de l'âge, pourra peut-être être utile à certains parents déboussolés par le comportement bizarre de leur rejeton.

J'ai gardé un vif souvenir, et même un souvenir cuisant de mon enfance et de mon adolescence. Des circonstances particulières (mort de mon Père quand j'ai eu 6 ans, puis période de guerre entre 13 et 17 ans) ont encore accentué la singularité d'un parcours chaotique que je n'ai fini par maîtriser que dans mon âge adulte, passé la trentaine.

Au fil des prochains numéros de PRELUD'ES je traiterai des sujets suivants, concernant pratiquement tous les enfants précoces :

  • l'hypersensibilité,
  • la timidité,
  • l'égocentrisme,
  • le sens de l'humour,
  • la dépression,
  • le déphasage par rapport au monde des "normaux",
  • le rejet social,

Mais s'il se présente d'autres sujets, et à la demande des lecteurs, je m'efforcerai de les traiter, dans la limite de mes compétences, mais toujours du point de vue "intériorisé" de l'ex-enfant précoce.

L'hypersensibilité de l'enfant précoce

Les enfants précoces sont, en général, très sensibles. Il est probable que, chez eux, l'ensemble du système nerveux, et non pas seulement les neurones du cerveau, est hypertrophié d'une manière ou d'une autre, d'où une réactivité qui n'intéresse pas uniquement l'intellect, mais aussi les sens et les sentiments. Cependant, cette émotivité peut être masquée. Le contact avec le monde extérieur peut être si traumatisant pour cette sensibilité exacerbée, que l'enfant peut s'être constitué une cuirasse virtuelle et apparaître "froid", alors qu'il bouillonne à l'intérieur.

En psychologie caractérielle classique, on distingue les sujets primaires et les sujets secondaires (sans que cela réfère le moins du monde à l'enseignement suivi par eux). Il s'agit là seulement d'une façon d'exprimer le "retentissement" qu'a, sur un sujet donné, un évènement extérieur. Le primaire réagit très vite, sur l'instant, mais oublie aussi vite. Comme tout le monde, il peut être très heureux ou très malheureux, mais ça ne dure pas. Par contre, le sujet secondaire intériorise beaucoup. C'est un introverti. Il n'oublie jamais. Il est donc d'une fidélité à toute épreuve envers ceux qui lui ont fait du bien, et d'une rancune tenace pour ceux qui lui ont fait du mal. L'enfant précoce est donc un passionné. En caractérologie (cf les travaux de LE SENNE et de LE GALL) le passionné est défini comme étant un Émotif Actif Secondaire. J'en suis un, mais je ne prétends pas que tous les enfants précoces répondent à cette définition. J'aurai cependant tendance à penser qu'ils sont tous, à la fois, émotifs et secondaires, mais pas forcément actifs. Le mieux est donc d'aller y voir. Donc, pour aider les parents à définir le caractère de leur enfant précoce, voici un tableau d'usage très facile. On combine : E (émotif), A (actif), nE (non émotif), nA (non actif), P (primaire), S (secondaire). Cela donne le tableau suivant :

E A P

: colérique (ou actif exubérant)

E nA P

: nerveux

nE A P

: sanguin (ou réaliste)

nE nA P

: amorphe (ou nonchalant)

E nA S

: sentimental

E A S

: passionné (ou actif concentré)

nE nA S

: apathique (ou inhibé froid)

nE A S

: flegmatique

Cette distinction des caractères en 8 catégories est parfois trop accusée (mais suffisante dans un premier temps).

Pour ceux qui voudraient raffiner et définir plus précisément, je renvoie à : "Caractérologie des enfants et adolescents" par André LE GALL. Collection "Caractères".P.U.F. Et pour ceux qui voudraient aller encore plus loin, et qui pensent que, peut-être, connaître le caractère des parents et du couple qu'ils forment peut aider dans la relation parfois difficile avec l'enfant précoce, je conseille "Les caractères et la vie des couples" par A. LE GALL et Suzanne SIMON, mêmes coll. et Ed.

Ce dernier bouquin est très instructif et, de plus, il est de nature à ramener la paix dans les ménages qui ne sont pas d'accord face au problème que leur pose un enfant précoce au comportement perturbé et perturbant. Alors, pourquoi s'en priver ? Et, en prime, il est fort intéressant de connaître enfin son vrai caractère et celui de son conjoint !

L'hypersensibilité de l'enfant précoce débouche sur des phénomènes fâcheux (repli sur soi, égocentrisme) et, en premier lieu, pour nombre d'entre eux, sur une timidité maladive. C'est de ce sujet, qui peut leur empoisonner la vie jusqu'à l'âge adulte, que nous traiterons dans le prochain numéro.

La timidité

L' enfant précoce est, nous l'avons vu, hypersensible. Le monde extérieur le heurte de toutes parts. De plus, il éprouve confusément le sentiment d'être "différent" des autres, mais sans trop savoir pourquoi. Car, bien entendu, et au moins jusqu'à ce qu'on le lui ait expliqué, il ne sait pas que sa différence provient d'une intelligence plus vive et plus rapide. Au contraire, il se dit que s'il est si godiche, c'est qu'il est inférieur. Il est donc mal à l'aise dans ses rapports avec autrui, et surtout avec ceux qui ne font pas partie de son cercle familial ou amical proche.

Cette incertitude quant à son statut dans une société qui lui parait souvent étrange le pousse à l'égocentrisme (à ne pas confondre avec l'égoïsme). Il ramène tout à son propre jugement et se replie sur lui-même, car il est le seul à se comprendre vraiment. De cette difficulté à communiquer ce qu'il ressent peut naître une extraordinaire timidité (laquelle n'est d'ailleurs pas le propre des enfants précoces). J'ai été comme cela dans ma jeunesse. Être désigné pour "passer au tableau", en classe, était pour moi une épreuve insurmontable. L'oral des examens me rendait malade, au sens propre, les intestins en capilotade

Jusqu'à l'âge de trente ans, au moins, j'appréhendais de rentrer dans un lieu public, comme une banque, par exemple, et de devoir m'adresser au guichetier. Quant à parler en public, il ne fallait pas y songer ! Maintenant je serais à l'aise devant le Pape ou le Président de la République, je donne des conférences, j'ai enseigné, et je peux improviser un discours devant une nombreuse assemblée de personnes complètement inconnues. Mais c'est le fruit d'un long entraînement

Comment, donc, vaincre la timidité de l'enfant précoce ? Eh bien, pour y arriver, il faut que les parents l'aident et lui apprennent, petit à petit, à s'extérioriser. Il y a des trucs tout bêtes. Par exemple, au sein de la famille, d'abord proche, puis élargie à l'occasion d'une fête ou d'un anniversaire, faire lire à l'enfant un poème ou une récitation. Avoir à lire seulement au début, lui donne de l'aide et de l'assurance, et, en même temps, puisqu'il se concentre sur son papier, l'abstrait de l'environnement qui lui fait peur. Il faut d'abord qu'il lise à une seule personne connue (sa mère, par exemple), puis à plusieurs, de proche en proche, en faisant entrer dans le cercle, progressivement, des personnes moins connues ou inconnues. Quand l'enfant est à l'aise pour la lecture en public, on passe à la récitation par coeur dans les mêmes conditions progressives. Puis à la participation à une conversation générale, en ayant soin de lui passer la parole au bon moment, puis à l'improvisation orale sur un thème à sa portée, mais qu'il ne connaît pas d'avance, ce qui oblige l'enfant à abandonner le support rassurant de la lecture et de la mémoire. Par la suite, à l'adolescence, la pratique du théâtre amateur et des sports d'équipe sera à encourager.

Pour ce qui est de l'aisance à acquérir dans les lieux publics, il faut habituer les enfants timides, dès que cela est possible, à aller faire courses et démarches seuls, quitte à rester soi-même sur le trottoir, devant la vitrine, ou la poste, ou la banque, pour vérifier, au début, que tout se passe bien.

Je sais que je vais peut-être faire sourire, parce que les enfants d'aujourd'hui sont autrement débrouillés et autonomes que ce n'était le cas il y a 60 ans, quand j'étais petit garçon. Mais personne n'a jamais pris la peine de m'aider à cette époque lointaine. Mes proches se contentaient de constater ma timidité, voire de la déplorer, mais sans avoir la moindre idée de ce qu'ils auraient pu faire concrètement pour y remédier, et qui est pourtant si facile.

Car la timidité, ça se soigne par un entraînement progressif à sortir de soi, à apprivoiser l'environnement, à reconnaître que "l'autre" est semblable, et pas nécessairement supérieur ou intimidant.

Pour conclure, je dirai que ce que j'ai dû faire seul, à l'âge adulte, avec bien du mal, j'aimerais que les parents et les enseignants le fassent aujourd'hui, pour mes petits successeurs.

La dépression nerveuse du jeune doué

Les champions sont des êtres fragiles, c'est bien connu. Les champions de l'intelligence n'échappent pas à la règle. Le risque de développer une névrose ou une psychose augmente beaucoup au-delà d'un QI de 140. C'est presque la règle pour les "phénomènes" dont le QI atteint ou dépasse les 180. On ne compte plus les génies qui ont sombré dans la folie à la fin d'une vie souvent brève. Sans aller à ces extrémités, le risque de dépression nerveuse est bien réel pour les enfants et adolescents précoces. Mais le bien doué ou le surdoué reste exposé toute sa vie. Personnellement, celle que j'ai appelée "la chienne verte" m'a frappé à la quarantaine et je suis resté entre ses griffes pendant 25 ans, à raison de deux dépressions par an. Faites vous-même le calcul ! Je suis apparemment guéri depuis plus de 2 ans, mais je me méfie quand même.

Pour en revenir à la dépression des enfants ou des adolescents précoces, je vais résumer ici le chapitre qui est consacré à ce sujet, aux pages 102 à 107, de l'excellent livre des Pr. Henri LOO (qui est à l'origine de ma guérison) et Dr. Henry CUCHE "Je suis déprimé, mais je me soigne"(TF1 Editions, Diff. Hachette, 1991). La dépression de l'enfant et de l'adolescent est difficile à diagnostiquer, car la tristesse douloureuse est peu formulée verbalement avant 8 ans et, par ailleurs, il y a de nombreux traits communs entre l'adolescent en crise et l'adolescent déprimé. Ce qui doit alerter à tous âges, c'est un changement rapide dans le comportement et la manière d'être du sujet. Chez l'enfant, on pourra remarquer : baisse des performances scolaires, difficultés de mémoire ou de concentration, voire un refus scolaire ou des troubles du comportement tels que colères, fugues, vols. A l'âge préscolaire, on pourra avoir : pleurs, crise de larmes, agitation, désintérêt pour le jeu, perturbation du sommeil, troubles sphinctériens (énurésie ou encoprésie), perte d'appétit. A l'âge scolaire : rendement scolaire mauvais, refus de l'école, enfant mutique qui ne fait rien, ennui prolongé, angoisse qui peut se manifester par des terreurs nocturnes avec cauchemars.

Les causes de la dépression enfantine peuvent être multiples : naissance d'un cadet, maladie d'un parent, difficultés matérielles ou discorde parentale trop débattues devant l'enfant et qui créent un sentiment d'insécurité et de culpabilité chez l'enfant. Il y a une cause plus spécifique que n'évoquent pas les auteurs : c'est l'angoisse, le mal-être de l'enfant précoce, qui se sent seul et différent dans un monde ou "les autres" lui paraissent lents, lourds, et, pour la plupart, stupides.

Chez l'adolescent, l'expression de la dépression est assez proche de celle de l'adulte : angoisse, ralentissement idéique et moteur, sentiment d'inefficacité ou de dévalorisation personnelle (je suis nul, je ne vaux rien, je n'y arriverai jamais), fatigue, anorexie ou boulimie, troubles du sommeil.

Les passages à l'acte caractéristiques de l'adolescence difficile peuvent être les symptômes d'une dépression sous-jacente : fugues, actes délinquants, prise d'alcool ou de drogues, tentative de suicide. La dépression peut faire suite à une contrariété, à un échec aux examens, à un chagrin d'amour, à un conflit avec l'autorité parentale, etc...

L'adolescence est aussi la période de la vie où débutent un certain nombre de maladies mentales, comme la maladie maniaco-dépressive ou la schizophrénie.

La dépression des jeunes expose à deux excès :

  • Être niée par les parents qui ne peuvent supporter une telle idée.
  • Être sur-diagnostiquée, parce que le développement normal de l'enfant et de l'adolescent comporte des phases critiques qui peuvent inquiéter. Lorsqu'il y a suspicion grave, il ne faut pas hésiter à aller consulter un psycho-pédiatre pour l'enfant et un psychiatre pour l'adolescent. Le généraliste n'est pas suffisant, car il n'a qu'une connaissance superficielle de ces questions délicates.

Le rejet social

Nous avons déjà vu que l'enfant précoce se sentait confusément "différent" des autres, mais sans trop savoir pourquoi, et que ce sentiment, ce mal-être, entraînait timidité et repli sur soi. Mais, en face de lui, l'enfant précoce est, de la même façon, perçu comme différent par ses camarades d'école. C'est difficile à expliquer clairement, mais j'ai ressenti pendant toute ma jeunesse ce mélange d'envie et de jalousie (souvent inconscientes d'ailleurs) qui entraînait chez mes condisciples une sorte d'aversion instinctive. J'étais rejeté, exclu, et même exploité ! Ce gamin qui avait 2 ou 3 ans d'avance, toujours premier partout (sauf en gym !), et qu'on aurait pris sous son chapeau, ce n'était décidément pas normal, et il fallait le lui faire payer. De plus, si, comme cela m'est arrivé, l'enfant précoce est remarqué par ses enseignants et passe, à tort ou à raison, pour être leur "chouchou", la hargne envers lui sera décuplée. Les enfants ne sont pas du tout les êtres candides et innocents que l'on croit. Le fabuliste l'a bien dit : "cet âge est sans pitié". Entre 6 et 12 ans, j'ai été élevé dans une institution religieuse où nous allions à la messe à tout bout de champ, et où les leçons de morale et d'instruction civique étaient journalières, ce qui ferait bien rire aujourd'hui. Mais j'y ai rencontré cependant quelques petits sadiques malfaisants en culottes courtes dont je garde un souvenir cuisant. J-J ROUSSEAU, avec ses théories fumeuses sur le bon sauvage naturel perverti par la société, s'est bien mis le doigt dans l'oeil, croyez-moi ! Les enfants ont déjà, à l'âge le plus tendre, les mêmes défauts et vices que l'on rencontre ensuite chez les adultes, et qui font que notre monde est aussi plaisant et harmonieux. Peu de parents sont cependant prêts à l'admettre, sauf pour les enfants des autres, bien sûr, mais c'est pourtant une triste réalité. Et comme, de plus, l'enfant précoce a souvent quelques années de moins que les autres élèves de sa classe, il est en état d'infériorité manifeste, ce qui permet de lui casser la figure avec entrain à la récré, au besoin en s'y mettant à plusieurs. Et ce rejet social perdure toute la vie, sous des formes plus atténuées et plus civilisées cependant. J'y suis habitué et je m'en accommode, mais j'ai l'oeil et je vois clair ! Car c'est le comportement même du sujet doué qui provoque ces réactions. Mais, sauf à dissimuler soigneusement sa particularité (ce que certains doués font, d'ailleurs), on ne peut qu'irriter les autres, et surtout les imbéciles, qui sont malheureusement légion.

Le sujet doué est créatif et anticonformiste par essence. Ça ne plait pas. De plus, il est souvent doté d'un sens de l'humour ravageur, ce qui ne plait pas non plus. Même s'il est animé par les meilleures intentions altruistes, il passe facilement pour un poseur, un crâneur. Ses initiatives dérangent, surprennent, déstabilisent. J'ai toujours ressenti cela, partout, aussi bien dans ma vie professionnelle que dans ma vie sociale. Le sujet doué peut être admiré ou craint, mais rarement aimé. La société tout entière est bien trop conservatrice pour ne pas se hérisser devant des zigotos qui ont la prétention d'apporter des solutions inédites aux problèmes qui se posent. Et qui, en plus, ont raison 3 fois sur 4, ce qui achève de mettre en fureur ceux qui n'en conviennent que 6 mois plus tard, et à regret. Il faut cependant dire que le sujet doué ne fait rien, bien au contraire, pour se racheter aux yeux des foules. Comme il est "différent", et qu'il finit par le savoir, il joue "perso". C'est impardonnable, mais qu'y faire ?

Je pense qu'il faut prendre cet état de fait avec humour et s'y résigner. C'est du moins la conclusion à laquelle je suis parvenu avec l'âge, mais cela n'a pas été sans mal, et j'en ai souffert bien des fois. Tant qu'il y aura des doués, ils seront perçus comme "différents", donc, d'une certaine manière "étrangers", et ils seront victimes d'une certain ostracisme social. Il ne peut en être autrement, et c'est à nous, avec l'expérience, d'essayer d'arrondir les angles, autant que faire se peut.

L'inné et l'acquis

Depuis que l'on débat au sujet de l'intelligence, les partisans de l'inné ou de l'acquis se livrent des combats sanglants ... et stériles.

Pour les partisans du tout acquis, qui sont des égalitaristes à tout crin, tous les enfants naissent avec des possibilités intellectuelles semblables, et c'est seulement ensuite que l'éducation et l'instruction vont faire la différence. Pour eux, on devient intelligent par l'apprentissage.

Il est évident que cela ne tient pas la route, car il ne manque pas d'enfants de bourgeois qui ont eu toutes les facilités possibles et qui n'en restent pas moins des crétins !

A l'inverse, les partisans du tout inné pensent que les jeux sont faits dès la naissance et qu'il y a des différences énormes de réceptivité intellectuelle entre les enfants. L'instruction et l'éducation viendront parfaire ces dispositions naturelles, mais il est clair que ceux qui auront le maximum de capacités intellectuelles s'en tireront toujours, même s'ils sont défavorisés au départ.

Ces deux points de vue extrémistes sont aussi erronés l'un que l'autre. En vérité, l'inné et l'acquis se complètent, voilà tout.

Parce que je sais bien, moi, dans mon for intérieur, que je suis né dans un milieu déshérité d'une grande pauvreté intellectuelle, que j'ai hérité par hasard de capacités intellectuelles supérieures à la moyenne, et que, finalement, arrivé à la fin de ma vie, je n'ai parcouru peut-être que la moitié du chemin qui aurait été le mien si j'étais né sous une meilleure étoile. L'idéal, évidemment, c'est de naître très intelligent dans une famille riche et cultivée ... C'est rare.

A l'inverse, comme moi, on peut naître dans une famille pauvre et peu évoluée, et être très intelligent, ce qui est un atout au départ. Mais le milieu est contraire. Et les aléas inévitables de la vie (pour moi ce fut la mort de mon père quand j'avais 6 ans, puis la guerre pendant mon adolescence) viennent encore mettre les bâtons dans les roues. C'est le cas de dire qu'alors "on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a".

Mais c'est vrai aussi pour le cas où quelqu'un naît avec des capacités intellectuelles limitées, mais dans une bonne famille. J'ai connu ce cas au cours de ma vie professionnelle. L'un de mes ingénieurs était un garçon très gentil, très bien élevé, capable dans son métier, mais il y avait un je ne sais quoi dans son comportement, un manque de réactivité immédiate qui dénotait. J'ai appris par la suite qu'il avait été le dernier de sa promotion (il sortait d'une grande école parisienne) et qu'il avait toujours eu beaucoup de difficultés dans ses études. Il lui avait fallu travailler au moins trois fois plus qu'un autre pour parvenir à se faire une situation dans la société. Je l'aimais beaucoup, mais, surtout je le respectais parce qu'il avait su compenser un manque flagrant de capacités intellectuelles par des qualités de courage et d'opiniâtreté ... dont j'avais moi-même du faire preuve pour m'extraire de mon milieu défavorisé.

Pour la majorité des enfants, qui ont une intelligence normale moyenne, les thèses des partisans de l'acquis se trouvent vérifiées. Tous partent à peu près du même niveau intellectuel, et c'est bien ensuite l'instruction et l'éducation qui font la différence. Mais pour les enfants précoces, il me parait évident que, même s'ils sont aptes à se débrouiller mieux que les autres et à profiter intelligemment de toutes les opportunités qui passent à leur portée, une éducation et une instruction adaptées à leurs grandes possibilités ne pourraient être que bénéfiques. D'autant qu'ils connaissent des difficultés qui leur sont propres, qu'ils sont souvent psychologiquement fragiles et que, pour eux, un échec scolaire ou éducatif peut les traumatiser au point d'en faire des ratés définitifs de la vie.

La sagesse populaire nous dit qu'il "vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade". De même, il "vaut mieux naître intelligent dans une famille cultivée qu'idiot dans une famille abrutie !"

Mais, à tout prendre, je pense qu'il vaut mieux, comme moi, naître intelligent dans une famille pauvre que le contraire. Au moins peut-on maîtriser au mieux son destin, en faisant feu de tout bois, et même si, inévitablement, on y laisse des plumes.

Robert DAVIN,
Ingénieur au C.E.A,Retraité.
Ancien Animateur MENSA