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J'ai 71 ans et il m'est difficile de prétendre
que je suis un enfant précoce. Mais je l'ai été,
dans les années 30, et, alors, personne n'en parlait, bien sûr.
J'ai vécu, et je vis encore, de l'intérieur, cette condition
curieuse et dérangeante pour tout le monde du type "anormalement"
intelligent. Vous me direz qu'il y a bien de l'outrecuidance à
se présenter comme tel. Mais outre que je peux le prouver en présentant
mes états de service (en l'occurrence mes parcours scolaire et
professionnel) et mon score de plus de 135 à 140 aux tests d'équivalent-QI,
passés à Marseilles en 1970 (en vue de faire partie de Mensa-France),
je réponds que j'ai passé l'âge des faux-semblants,
des minauderies et de la fausse modestie. De plus, il est stupide de s'enorgueillir
d'être plus intelligent que la plupart des autres, car il s'agit
d'un pur accident génétique. Le sujet n'y est pour rien.
C'est exactement comme si, par chance, j'avais gagné le gros lot
de la Loterie Nationale.
Ceci est d'ailleurs la première chose à
faire entrer dans la tête de tout enfant précoce, de façon
à ce qu'il ne prenne pas la "grosse tête". Et,
en plus, il faut bien voir que cette intelligence hors du commun est à
la fois une bénédiction (pour le développement individuel)
et une malédiction (pour les rapports sociaux).
Maintenant, je suis à l'âge des bilans,
et le mien est quasiment fait. Mon seul but, dans cette rubrique, sera
de rendre service aux parents et aux enfants concernés, en essayant
de décrire ce que l'on ressent quand on est un enfant précoce
et/ou qu'on en présente toutes les caractéristiques. Mon
jugement, tempéré par l'expérience de l'âge,
pourra peut-être être utile à certains parents déboussolés
par le comportement bizarre de leur rejeton.
J'ai gardé un vif souvenir, et même un souvenir
cuisant de mon enfance et de mon adolescence. Des circonstances particulières
(mort de mon Père quand j'ai eu 6 ans, puis période de guerre
entre 13 et 17 ans) ont encore accentué la singularité d'un
parcours chaotique que je n'ai fini par maîtriser que dans mon âge
adulte, passé la trentaine.
Au fil des prochains numéros de PRELUD'ES je traiterai
des sujets suivants, concernant pratiquement tous les enfants précoces
:
- l'hypersensibilité,
- la timidité,
- l'égocentrisme,
- le sens de l'humour,
- la dépression,
- le déphasage par rapport au monde des "normaux",
- le rejet social,
Mais s'il se présente d'autres sujets, et à
la demande des lecteurs, je m'efforcerai de les traiter, dans la limite
de mes compétences, mais toujours du point de vue "intériorisé"
de l'ex-enfant précoce.
L'hypersensibilité de l'enfant précoce
Les enfants précoces sont, en général,
très sensibles. Il est probable que, chez eux, l'ensemble du système
nerveux, et non pas seulement les neurones du cerveau, est hypertrophié
d'une manière ou d'une autre, d'où une réactivité
qui n'intéresse pas uniquement l'intellect, mais aussi les sens
et les sentiments. Cependant, cette émotivité peut être
masquée. Le contact avec le monde extérieur peut être
si traumatisant pour cette sensibilité exacerbée, que l'enfant
peut s'être constitué une cuirasse virtuelle et apparaître
"froid", alors qu'il bouillonne à l'intérieur.
En psychologie caractérielle classique, on distingue
les sujets primaires et les sujets secondaires (sans que cela réfère
le moins du monde à l'enseignement suivi par eux). Il s'agit là
seulement d'une façon d'exprimer le "retentissement"
qu'a, sur un sujet donné, un évènement extérieur.
Le primaire réagit très vite, sur l'instant, mais oublie
aussi vite. Comme tout le monde, il peut être très heureux
ou très malheureux, mais ça ne dure pas. Par contre, le
sujet secondaire intériorise beaucoup. C'est un introverti. Il
n'oublie jamais. Il est donc d'une fidélité à toute
épreuve envers ceux qui lui ont fait du bien, et d'une rancune
tenace pour ceux qui lui ont fait du mal. L'enfant précoce est
donc un passionné. En caractérologie (cf les travaux de
LE SENNE et de LE GALL) le passionné est défini comme étant
un Émotif Actif Secondaire. J'en suis un, mais je ne prétends
pas que tous les enfants précoces répondent à cette
définition. J'aurai cependant tendance à penser qu'ils sont
tous, à la fois, émotifs et secondaires, mais pas forcément
actifs. Le mieux est donc d'aller y voir. Donc, pour aider les parents
à définir le caractère de leur enfant précoce,
voici un tableau d'usage très facile. On combine : E (émotif),
A (actif), nE (non émotif), nA (non actif), P (primaire), S (secondaire).
Cela donne le tableau suivant :
E A P |
: colérique (ou actif exubérant) |
E nA P |
: nerveux |
nE A P |
: sanguin (ou réaliste) |
nE nA P |
: amorphe (ou nonchalant) |
E nA S |
: sentimental |
E A S |
: passionné (ou actif concentré) |
nE nA S |
: apathique (ou inhibé froid) |
nE A S |
: flegmatique |
Cette distinction des caractères en 8 catégories
est parfois trop accusée (mais suffisante dans un premier temps).
Pour ceux qui voudraient raffiner et définir plus
précisément, je renvoie à : "Caractérologie
des enfants et adolescents" par André LE GALL. Collection
"Caractères".P.U.F. Et pour ceux qui voudraient aller
encore plus loin, et qui pensent que, peut-être, connaître
le caractère des parents et du couple qu'ils forment peut aider
dans la relation parfois difficile avec l'enfant précoce, je conseille
"Les caractères et la vie des couples" par A. LE GALL
et Suzanne SIMON, mêmes coll. et Ed.
Ce dernier bouquin est très instructif et, de
plus, il est de nature à ramener la paix dans les ménages
qui ne sont pas d'accord face au problème que leur pose un enfant
précoce au comportement perturbé et perturbant. Alors, pourquoi
s'en priver ? Et, en prime, il est fort intéressant de connaître
enfin son vrai caractère et celui de son conjoint !
L'hypersensibilité de l'enfant précoce
débouche sur des phénomènes fâcheux (repli
sur soi, égocentrisme) et, en premier lieu, pour nombre d'entre
eux, sur une timidité maladive. C'est de ce sujet, qui peut leur
empoisonner la vie jusqu'à l'âge adulte, que nous traiterons
dans le prochain numéro.
La timidité
L' enfant précoce est, nous l'avons vu, hypersensible.
Le monde extérieur le heurte de toutes parts. De plus, il éprouve
confusément le sentiment d'être "différent"
des autres, mais sans trop savoir pourquoi. Car, bien entendu, et au moins
jusqu'à ce qu'on le lui ait expliqué, il ne sait pas que
sa différence provient d'une intelligence plus vive et plus rapide.
Au contraire, il se dit que s'il est si godiche, c'est qu'il est inférieur.
Il est donc mal à l'aise dans ses rapports avec autrui, et surtout
avec ceux qui ne font pas partie de son cercle familial ou amical proche.
Cette incertitude quant à son statut dans une
société qui lui parait souvent étrange le pousse
à l'égocentrisme (à ne pas confondre avec l'égoïsme).
Il ramène tout à son propre jugement et se replie sur lui-même,
car il est le seul à se comprendre vraiment. De cette difficulté
à communiquer ce qu'il ressent peut naître une extraordinaire
timidité (laquelle n'est d'ailleurs pas le propre des enfants précoces).
J'ai été comme cela dans ma jeunesse. Être désigné
pour "passer au tableau", en classe, était pour moi une
épreuve insurmontable. L'oral des examens me rendait malade, au
sens propre, les intestins en capilotade
Jusqu'à l'âge de trente ans, au moins, j'appréhendais
de rentrer dans un lieu public, comme une banque, par exemple, et de devoir
m'adresser au guichetier. Quant à parler en public, il ne fallait
pas y songer ! Maintenant je serais à l'aise devant le Pape ou
le Président de la République, je donne des conférences,
j'ai enseigné, et je peux improviser un discours devant une nombreuse
assemblée de personnes complètement inconnues. Mais c'est
le fruit d'un long entraînement
Comment, donc, vaincre la timidité de l'enfant
précoce ? Eh bien, pour y arriver, il faut que les parents l'aident
et lui apprennent, petit à petit, à s'extérioriser.
Il y a des trucs tout bêtes. Par exemple, au sein de la famille,
d'abord proche, puis élargie à l'occasion d'une fête
ou d'un anniversaire, faire lire à l'enfant un poème ou
une récitation. Avoir à lire seulement au début,
lui donne de l'aide et de l'assurance, et, en même temps, puisqu'il
se concentre sur son papier, l'abstrait de l'environnement qui lui fait
peur. Il faut d'abord qu'il lise à une seule personne connue (sa
mère, par exemple), puis à plusieurs, de proche en proche,
en faisant entrer dans le cercle, progressivement, des personnes moins
connues ou inconnues. Quand l'enfant est à l'aise pour la lecture
en public, on passe à la récitation par coeur dans les mêmes
conditions progressives. Puis à la participation à une conversation
générale, en ayant soin de lui passer la parole au bon moment,
puis à l'improvisation orale sur un thème à sa portée,
mais qu'il ne connaît pas d'avance, ce qui oblige l'enfant à
abandonner le support rassurant de la lecture et de la mémoire.
Par la suite, à l'adolescence, la pratique du théâtre
amateur et des sports d'équipe sera à encourager.
Pour ce qui est de l'aisance à acquérir
dans les lieux publics, il faut habituer les enfants timides, dès
que cela est possible, à aller faire courses et démarches
seuls, quitte à rester soi-même sur le trottoir, devant la
vitrine, ou la poste, ou la banque, pour vérifier, au début,
que tout se passe bien.
Je sais que je vais peut-être faire sourire, parce
que les enfants d'aujourd'hui sont autrement débrouillés
et autonomes que ce n'était le cas il y a 60 ans, quand j'étais
petit garçon. Mais personne n'a jamais pris la peine de m'aider
à cette époque lointaine. Mes proches se contentaient de
constater ma timidité, voire de la déplorer, mais sans avoir
la moindre idée de ce qu'ils auraient pu faire concrètement
pour y remédier, et qui est pourtant si facile.
Car la timidité, ça se soigne par un entraînement
progressif à sortir de soi, à apprivoiser l'environnement,
à reconnaître que "l'autre" est semblable, et pas
nécessairement supérieur ou intimidant.
Pour conclure, je dirai que ce que j'ai dû faire
seul, à l'âge adulte, avec bien du mal, j'aimerais que les
parents et les enseignants le fassent aujourd'hui, pour mes petits successeurs.
La dépression nerveuse du jeune doué
Les champions sont des êtres fragiles, c'est bien
connu. Les champions de l'intelligence n'échappent pas à
la règle. Le risque de développer une névrose ou
une psychose augmente beaucoup au-delà d'un QI de 140. C'est presque
la règle pour les "phénomènes" dont le
QI atteint ou dépasse les 180. On ne compte plus les génies
qui ont sombré dans la folie à la fin d'une vie souvent
brève. Sans aller à ces extrémités, le risque
de dépression nerveuse est bien réel pour les enfants et
adolescents précoces. Mais le bien doué ou le surdoué
reste exposé toute sa vie. Personnellement, celle que j'ai appelée
"la chienne verte" m'a frappé à la quarantaine
et je suis resté entre ses griffes pendant 25 ans, à raison
de deux dépressions par an. Faites vous-même le calcul !
Je suis apparemment guéri depuis plus de 2 ans, mais je me méfie
quand même.
Pour en revenir à la dépression des enfants
ou des adolescents précoces, je vais résumer ici le chapitre
qui est consacré à ce sujet, aux pages 102 à 107,
de l'excellent livre des Pr. Henri LOO (qui est à l'origine de
ma guérison) et Dr. Henry CUCHE "Je suis déprimé,
mais je me soigne"(TF1 Editions, Diff. Hachette, 1991). La dépression
de l'enfant et de l'adolescent est difficile à diagnostiquer, car
la tristesse douloureuse est peu formulée verbalement avant 8 ans
et, par ailleurs, il y a de nombreux traits communs entre l'adolescent
en crise et l'adolescent déprimé. Ce qui doit alerter à
tous âges, c'est un changement rapide dans le comportement et la
manière d'être du sujet. Chez l'enfant, on pourra remarquer
: baisse des performances scolaires, difficultés de mémoire
ou de concentration, voire un refus scolaire ou des troubles du comportement
tels que colères, fugues, vols. A l'âge préscolaire,
on pourra avoir : pleurs, crise de larmes, agitation, désintérêt
pour le jeu, perturbation du sommeil, troubles sphinctériens (énurésie
ou encoprésie), perte d'appétit. A l'âge scolaire
: rendement scolaire mauvais, refus de l'école, enfant mutique
qui ne fait rien, ennui prolongé, angoisse qui peut se manifester
par des terreurs nocturnes avec cauchemars.
Les causes de la dépression enfantine peuvent
être multiples : naissance d'un cadet, maladie d'un parent, difficultés
matérielles ou discorde parentale trop débattues devant
l'enfant et qui créent un sentiment d'insécurité
et de culpabilité chez l'enfant. Il y a une cause plus spécifique
que n'évoquent pas les auteurs : c'est l'angoisse, le mal-être
de l'enfant précoce, qui se sent seul et différent dans
un monde ou "les autres" lui paraissent lents, lourds, et, pour
la plupart, stupides.
Chez l'adolescent, l'expression de la dépression
est assez proche de celle de l'adulte : angoisse, ralentissement idéique
et moteur, sentiment d'inefficacité ou de dévalorisation
personnelle (je suis nul, je ne vaux rien, je n'y arriverai jamais), fatigue,
anorexie ou boulimie, troubles du sommeil.
Les passages à l'acte caractéristiques
de l'adolescence difficile peuvent être les symptômes d'une
dépression sous-jacente : fugues, actes délinquants, prise
d'alcool ou de drogues, tentative de suicide. La dépression peut
faire suite à une contrariété, à un échec
aux examens, à un chagrin d'amour, à un conflit avec l'autorité
parentale, etc...
L'adolescence est aussi la période de la vie où
débutent un certain nombre de maladies mentales, comme la maladie
maniaco-dépressive ou la schizophrénie.
La dépression des jeunes expose à deux
excès :
- Être niée par les parents qui ne peuvent supporter une
telle idée.
- Être sur-diagnostiquée, parce que le développement
normal de l'enfant et de l'adolescent comporte des phases critiques
qui peuvent inquiéter. Lorsqu'il y a suspicion grave, il ne faut
pas hésiter à aller consulter un psycho-pédiatre
pour l'enfant et un psychiatre pour l'adolescent. Le généraliste
n'est pas suffisant, car il n'a qu'une connaissance superficielle de
ces questions délicates.
Le rejet social
Nous avons déjà vu que l'enfant précoce
se sentait confusément "différent" des autres,
mais sans trop savoir pourquoi, et que ce sentiment, ce mal-être,
entraînait timidité et repli sur soi. Mais, en face de lui,
l'enfant précoce est, de la même façon, perçu
comme différent par ses camarades d'école. C'est difficile
à expliquer clairement, mais j'ai ressenti pendant toute ma jeunesse
ce mélange d'envie et de jalousie (souvent inconscientes d'ailleurs)
qui entraînait chez mes condisciples une sorte d'aversion instinctive.
J'étais rejeté, exclu, et même exploité ! Ce
gamin qui avait 2 ou 3 ans d'avance, toujours premier partout (sauf en
gym !), et qu'on aurait pris sous son chapeau, ce n'était décidément
pas normal, et il fallait le lui faire payer. De plus, si, comme cela
m'est arrivé, l'enfant précoce est remarqué par ses
enseignants et passe, à tort ou à raison, pour être
leur "chouchou", la hargne envers lui sera décuplée.
Les enfants ne sont pas du tout les êtres candides et innocents
que l'on croit. Le fabuliste l'a bien dit : "cet âge est sans
pitié". Entre 6 et 12 ans, j'ai été élevé
dans une institution religieuse où nous allions à la messe
à tout bout de champ, et où les leçons de morale
et d'instruction civique étaient journalières, ce qui ferait
bien rire aujourd'hui. Mais j'y ai rencontré cependant quelques
petits sadiques malfaisants en culottes courtes dont je garde un souvenir
cuisant. J-J ROUSSEAU, avec ses théories fumeuses sur le bon sauvage
naturel perverti par la société, s'est bien mis le doigt
dans l'oeil, croyez-moi ! Les enfants ont déjà, à
l'âge le plus tendre, les mêmes défauts et vices que
l'on rencontre ensuite chez les adultes, et qui font que notre monde est
aussi plaisant et harmonieux. Peu de parents sont cependant prêts
à l'admettre, sauf pour les enfants des autres, bien sûr,
mais c'est pourtant une triste réalité. Et comme, de plus,
l'enfant précoce a souvent quelques années de moins que
les autres élèves de sa classe, il est en état d'infériorité
manifeste, ce qui permet de lui casser la figure avec entrain à
la récré, au besoin en s'y mettant à plusieurs. Et
ce rejet social perdure toute la vie, sous des formes plus atténuées
et plus civilisées cependant. J'y suis habitué et je m'en
accommode, mais j'ai l'oeil et je vois clair ! Car c'est le comportement
même du sujet doué qui provoque ces réactions. Mais,
sauf à dissimuler soigneusement sa particularité (ce que
certains doués font, d'ailleurs), on ne peut qu'irriter les autres,
et surtout les imbéciles, qui sont malheureusement légion.
Le sujet doué est créatif et anticonformiste
par essence. Ça ne plait pas. De plus, il est souvent doté
d'un sens de l'humour ravageur, ce qui ne plait pas non plus. Même
s'il est animé par les meilleures intentions altruistes, il passe
facilement pour un poseur, un crâneur. Ses initiatives dérangent,
surprennent, déstabilisent. J'ai toujours ressenti cela, partout,
aussi bien dans ma vie professionnelle que dans ma vie sociale. Le sujet
doué peut être admiré ou craint, mais rarement aimé.
La société tout entière est bien trop conservatrice
pour ne pas se hérisser devant des zigotos qui ont la prétention
d'apporter des solutions inédites aux problèmes qui se posent.
Et qui, en plus, ont raison 3 fois sur 4, ce qui achève de mettre
en fureur ceux qui n'en conviennent que 6 mois plus tard, et à
regret. Il faut cependant dire que le sujet doué ne fait rien,
bien au contraire, pour se racheter aux yeux des foules. Comme il est
"différent", et qu'il finit par le savoir, il joue "perso".
C'est impardonnable, mais qu'y faire ?
Je pense qu'il faut prendre cet état de fait avec
humour et s'y résigner. C'est du moins la conclusion à laquelle
je suis parvenu avec l'âge, mais cela n'a pas été
sans mal, et j'en ai souffert bien des fois. Tant qu'il y aura des doués,
ils seront perçus comme "différents", donc, d'une
certaine manière "étrangers", et ils seront victimes
d'une certain ostracisme social. Il ne peut en être autrement, et
c'est à nous, avec l'expérience, d'essayer d'arrondir les
angles, autant que faire se peut.
L'inné et l'acquis
Depuis que l'on débat au sujet de l'intelligence,
les partisans de l'inné ou de l'acquis se livrent des combats sanglants
... et stériles.
Pour les partisans du tout acquis, qui sont des égalitaristes
à tout crin, tous les enfants naissent avec des possibilités
intellectuelles semblables, et c'est seulement ensuite que l'éducation
et l'instruction vont faire la différence. Pour eux, on devient
intelligent par l'apprentissage.
Il est évident que cela ne tient pas la route,
car il ne manque pas d'enfants de bourgeois qui ont eu toutes les facilités
possibles et qui n'en restent pas moins des crétins !
A l'inverse, les partisans du tout inné pensent
que les jeux sont faits dès la naissance et qu'il y a des différences
énormes de réceptivité intellectuelle entre les enfants.
L'instruction et l'éducation viendront parfaire ces dispositions
naturelles, mais il est clair que ceux qui auront le maximum de capacités
intellectuelles s'en tireront toujours, même s'ils sont défavorisés
au départ.
Ces deux points de vue extrémistes sont aussi
erronés l'un que l'autre. En vérité, l'inné
et l'acquis se complètent, voilà tout.
Parce que je sais bien, moi, dans mon for intérieur,
que je suis né dans un milieu déshérité d'une
grande pauvreté intellectuelle, que j'ai hérité par
hasard de capacités intellectuelles supérieures à
la moyenne, et que, finalement, arrivé à la fin de ma vie,
je n'ai parcouru peut-être que la moitié du chemin qui aurait
été le mien si j'étais né sous une meilleure
étoile. L'idéal, évidemment, c'est de naître
très intelligent dans une famille riche et cultivée ...
C'est rare.
A l'inverse, comme moi, on peut naître dans une
famille pauvre et peu évoluée, et être très
intelligent, ce qui est un atout au départ. Mais le milieu est
contraire. Et les aléas inévitables de la vie (pour moi
ce fut la mort de mon père quand j'avais 6 ans, puis la guerre
pendant mon adolescence) viennent encore mettre les bâtons dans
les roues. C'est le cas de dire qu'alors "on fait ce qu'on peut avec
ce qu'on a".
Mais c'est vrai aussi pour le cas où quelqu'un
naît avec des capacités intellectuelles limitées,
mais dans une bonne famille. J'ai connu ce cas au cours de ma vie professionnelle.
L'un de mes ingénieurs était un garçon très
gentil, très bien élevé, capable dans son métier,
mais il y avait un je ne sais quoi dans son comportement, un manque de
réactivité immédiate qui dénotait. J'ai appris
par la suite qu'il avait été le dernier de sa promotion
(il sortait d'une grande école parisienne) et qu'il avait toujours
eu beaucoup de difficultés dans ses études. Il lui avait
fallu travailler au moins trois fois plus qu'un autre pour parvenir à
se faire une situation dans la société. Je l'aimais beaucoup,
mais, surtout je le respectais parce qu'il avait su compenser un manque
flagrant de capacités intellectuelles par des qualités de
courage et d'opiniâtreté ... dont j'avais moi-même
du faire preuve pour m'extraire de mon milieu défavorisé.
Pour la majorité des enfants, qui ont une intelligence
normale moyenne, les thèses des partisans de l'acquis se trouvent
vérifiées. Tous partent à peu près du même
niveau intellectuel, et c'est bien ensuite l'instruction et l'éducation
qui font la différence. Mais pour les enfants précoces,
il me parait évident que, même s'ils sont aptes à
se débrouiller mieux que les autres et à profiter intelligemment
de toutes les opportunités qui passent à leur portée,
une éducation et une instruction adaptées à leurs
grandes possibilités ne pourraient être que bénéfiques.
D'autant qu'ils connaissent des difficultés qui leur sont propres,
qu'ils sont souvent psychologiquement fragiles et que, pour eux, un échec
scolaire ou éducatif peut les traumatiser au point d'en faire des
ratés définitifs de la vie.
La sagesse populaire nous dit qu'il "vaut mieux
être riche et en bonne santé que pauvre et malade".
De même, il "vaut mieux naître intelligent dans une famille
cultivée qu'idiot dans une famille abrutie !"
Mais, à tout prendre, je pense qu'il vaut mieux,
comme moi, naître intelligent dans une famille pauvre que le contraire.
Au moins peut-on maîtriser au mieux son destin, en faisant feu de
tout bois, et même si, inévitablement, on y laisse des plumes.
Robert DAVIN,
Ingénieur au C.E.A,Retraité.
Ancien Animateur MENSA
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